Comment la justice peut techniquement activer votre caméra ou micro de téléphone?
En bref Peut-on vraiment activer votre caméra ou votre micro de téléphone à distance? Décryptage technique sur la faisabilité de la nouvelle loi Justice française.
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- N. Verlhiac
Fig. 044 Sommaire · 8 sections
- 01 Fonctionnement de la surveillance à distance des téléphones
- 02 Comment activer à distance la caméra / micro d’un téléphone?
- 03 L’accès physique est-il nécessaire ?
- 04 Surveillance à travers les téléphones basiques
- 05 Des téléphones conçus pour résister à la surveillance
- 06 Utilisation de la surveillance des téléphones dans d’autres pays
- 07 Le spoofing téléphonique : une autre forme de fraude liée à la téléphonie
- 08 Petit mot de la fin
Dans un monde où nos téléphones sont devenus des extensions de nous-mêmes, l’idée qu’ils puissent être transformés en outils de surveillance à distance est troublante. Récemment, la France a adopté une loi controversée qui autorise l’activation à distance des caméras et des micros des téléphones, suscitant de nombreuses inquiétudes.
Mais comment cela fonctionne-t-il techniquement? Est-ce même possible avec un vieux téléphone basique? Dans cet article, nous allons lever le voile sur le mystère de la surveillance à distance des téléphones, en explorant les aspects techniques de cette nouvelle réalité.
Fonctionnement de la surveillance à distance des téléphones
Historiquement, la surveillance à distance des appareils connectés a été associée à des activités de piratage ou à des attaques de virus. Paradoxalement, on ne pense jamais à inclure la surveillance étatique. L’activation d’une caméra ou des micros d’un téléphone à distance repose sur l’utilisation de diverses technologies, souvent regroupées sous le terme de « logiciels malveillants » ou « malware ».
Parmi ces outils, on trouve :
- Logiciels espions : programmes conçus pour recueillir des informations sur un ordinateur et les transmettre à une entité externe sans le consentement de l’utilisateur.
- Chevaux de Troie : types de logiciels malveillants qui se déguisent en programmes légitimes pour tromper les utilisateurs et les inciter à les installer sur leur appareil.
- Portes dérobées (backdoors) : méthodes d’accès à un système informatique ou à des données chiffrées qui contourne les mécanismes de sécurité normaux. Elles peuvent être installées par des fabricants d’appareils ou de logiciels pour permettre l’accès à des techniciens ou à des agences de sécurité nationales. (Nous reviendrons plus en détail sur ce point)
Les motifs de la surveillance à distance peuvent varier. Dans certains cas, elle peut être utilisée par des cybercriminels pour voler des informations personnelles ou commettre des fraudes. Dans d’autres cas, elle peut être utilisée par des entreprises pour surveiller l’utilisation de leurs appareils et protéger leurs actifs. Cependant, une utilisation de plus en plus courante de la surveillance à distance est la surveillance étatique. Les gouvernements du monde entier utilisent ces technologies pour surveiller les activités suspectes, prévenir les activités criminelles et, dans certains cas, surveiller leurs citoyens (oups).
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La mise en œuvre technique de la surveillance à distance des téléphones peut varier en fonction des outils et des méthodes utilisés. Cependant, le processus implique l’installation d’un logiciel malveillant sur l’appareil cible. A partir de là, le malware peut-être utilisé pour accéder à distance aux fonctionnalités de l’appareil, comme la caméra ou le micro.
L’installation de ce logiciel malveillant peut être réalisée de plusieurs façons. Par exemple, un attaquant pourrait exploiter une vulnérabilité logicielle sur l’appareil pour installer le logiciel malveillant. Cela pourrait impliquer l’utilisation d’un exploit zero-day, qui est une vulnérabilité logicielle inconnue des fabricants et donc sans correctif disponible.
Une autre méthode courante est l’ingénierie sociale, où l’attaquant trompe l’utilisateur pour qu’il installe le logiciel malveillant. Cela pourrait impliquer l’envoi d’un email ou d’un message contenant un lien ou une pièce jointe malveillante, qui, une fois ouvert, installe le logiciel malveillant sur l’appareil. Il devient dès lors possibible d’activer la caméra ou le microphone à des moments spécifiques, ou d’enregistrer en continu et transmettre les données à un serveur distant.
Il est important de noter que ces méthodes nécessitent un certain niveau de sophistication technique et sont généralement utilisées par des acteurs expérimentés, comme des cybercriminels ou des agences de renseignement.
L’utilisation des backdoors, faussement simple à mettre en place
Une autre approche pour la mise en œuvre de la surveillance à distance est l’exploitation des “backdoors” ou portes dérobées. Ces accès cachés, intégrés dans les systèmes informatiques ou les appareils par les fabricants, permettent un accès non autorisé en contournant les mécanismes de sécurité habituels. Ils peuvent être utilisés par des techniciens pour le dépannage ou, potentiellement, par des agences de sécurité nationales pour la surveillance.
Techniquement, l’utilisation de backdoors est l’une des méthodes les plus simples pour mettre en place une surveillance à distance. Cependant, leur utilisation soulève des questions éthiques et légales importantes. Pour qu’une backdoor soit installée, il faut un accord entre le gouvernement et le fabricant de l’appareil ou du logiciel. Obtenir un tel accord n’est pas une tâche facile, car cela implique de convaincre le fabricant de compromettre la sécurité de ses produits, ce qui peut avoir des conséquences négatives sur sa réputation et la confiance des clients.
Et pourtant, la frontière peut parfois être fine entre une backdoor intentionnelle et une faille zero-day “non-intentionnelle”.
Dans l’ombre de Pegasus, les réminiscences …
Un exemple notable de logiciel espion utilisé pour la surveillance à distance est Pegasus, développé par la société israélienne NSO Group. Pegasus est capable d’exploiter des vulnérabilités dans le logiciel de l’appareil pour s’installer sans que l’utilisateur ne s’en rende compte. Une fois installé, il peut accéder à une grande variété de données, y compris les messages, les emails, les appels téléphoniques et même activer à distance la caméra ou le microphone de l’appareil.
Pegasus a été utilisé dans plusieurs cas de surveillance à grande échelle, notamment contre des journalistes, des avocats et des défenseurs des droits de l’homme. Son utilisation a soulevé de nombreuses questions sur l’éthique de la surveillance à distance et sur la nécessité de réglementer l’utilisation de ces technologies.
C’est une transition toute trouvée vers la question de l’accès physique (spoiler: à ce stade vous vous doutez de la réponse).
L’accès physique est-il nécessaire ?
Pour faire court, bien que l’accès physique à un appareil ait été traditionnellement nécessaire pour installer un logiciel espion ou un malware, les avancées technologiques ont rendu cette exigence de moins en moins pertinente.
Accès physique : une méthode traditionnelle
Historiquement, l’accès physique à un appareil était nécessaire. Cela impliquait d’avoir l’appareil entre les mains pour installer le logiciel malveillant. Cette méthode est encore utilisée aujourd’hui, notamment dans les cas où la cible est facilement accessible. Cependant, elle présente plusieurs inconvénients. Premièrement, elle nécessite un accès direct à l’appareil, ce qui peut être difficile à obtenir sans éveiller les soupçons. Deuxièmement, elle peut laisser des traces physiques qui peuvent être détectées par la cible.
L’évolution vers l’accès à distance
Avec l’évolution des technologies, l’accès physique n’est plus toujours nécessaire pour installer un logiciel espion ou un malware. Des méthodes d’installation à distance ont été développées, permettant d’installer le logiciel malveillant sans avoir à toucher physiquement l’appareil. Ces méthodes peuvent impliquer l’envoi d’un lien ou d’un fichier malveillant à la cible, qui installe le logiciel espion lorsqu’il est ouvert.
Surveillance à travers les téléphones basiques
Les téléphones basiques, comprendre par là, ceux qui ne sont pas des smartphones, présentent des défis uniques en matière de surveillance à distance. Je vous vois regarder votre Nokia 3310 (2G), vous vous dites surement “Celui-ci ils ne sont pas prêt de me le pirater!”. Peut-être, mais …
Les téléphones basiques, comme le Nokia 3310, qui fonctionnent sur des systèmes d’exploitation plus anciens et plus simples, ne sont pas aussi vulnérables aux types de logiciels espions et de malwares qui sont couramment utilisés pour la surveillance à distance des smartphones modernes. Ces appareils plus anciens n’ont pas les mêmes capacités de connectivité Internet, ce qui rend plus difficile l’installation à distance de logiciels espions.
Cependant, cela ne signifie pas qu’ils sont complètement à l’abri de toute forme de surveillance. Des techniques plus traditionnelles, comme l’écoute des communications cellulaires ou l’accès physique à l’appareil, peuvent toujours être utilisées. De plus, si un vieux téléphone a été modifié pour ajouter des fonctionnalités de connectivité Internet, il pourrait devenir plus vulnérable à certaines formes de surveillance à distance.
Des téléphones conçus pour résister à la surveillance
Les téléphones conçus pour résister à la surveillance sont dotés de fonctionnalités de sécurité renforcées pour protéger les données de l’utilisateur. Ces fonctionnalités peuvent inclure le chiffrement de bout en bout, des pare-feu intégrés, des systèmes d’exploitation sécurisés et la possibilité de désactiver physiquement (hardware) certaines fonctionnalités, comme le micro ou la caméra.
Un exemple de ce type de téléphone est le PinePhone, conçu pour résister à la surveillance. Il est compatible avec de nombreuses bandes mondiales grâce à son module Quectel EG25-G.
L’un des aspects les plus intéressants du PinePhone est sa série de “kill switches” pour LTE, les caméras, le Wifi/Bluetooth et les micros. Ces interrupteurs permettent à l’utilisateur de désactiver physiquement certaines fonctionnalités pour améliorer la confidentialité. De plus, le PinePhone dispose de six broches pogo qui permettent l’ajout d’extensions matérielles personnalisées.
Utilisation de la surveillance des téléphones dans d’autres pays
La France n’est pas le seul pays à avoir adopté des lois permettant la surveillance à distance des téléphones. En effet, plusieurs autres nations ont également mis en place des réglementations similaires, ou sont connues pour utiliser ce type de surveillance, bien que les détails spécifiques et les limites légales puissent varier.
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Aux États-Unis : la loi CALEA (Communications Assistance for Law Enforcement Act, 1994) impose aux opérateurs de télécommunications de rendre leurs réseaux techniquement interceptables ; l’écoute elle-même reste soumise à un mandat ou à une autre autorisation légale. Étendue en 2005 à l’accès internet haut débit et à la VoIP interconnectée, elle ne s’applique pas aux services d’information et n’oblige pas l’opérateur à déchiffrer ce que l’abonné a chiffré. Il faut y ajouter le programme PRISM de la NSA, révélé en 2013 par Edward Snowden : au titre de la section 702 du FISA, le gouvernement américain obtient auprès de grands fournisseurs (Google, Facebook, Microsoft, Apple…) les communications de cibles étrangères désignées par des identifiants, comme une adresse électronique.
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Au Royaume-Uni: la situation est similaire. Les lois permettent la surveillance à distance dans certaines circonstances, généralement liées à la sécurité nationale ou à la prévention du crime. Comme aux États-Unis, l’activation à distance des caméras et des micros des téléphones est généralement considérée comme intrusive et nécessite un mandat spécifique.
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L’Allemagne dispose de lois qui permettent aux autorités d’utiliser des logiciels espions pour surveiller les appareils électroniques dans le cadre d’enquêtes criminelles. L’utilisation de ces techniques de surveillance est strictement réglementée et nécessite l’autorisation préalable d’un juge.
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Aux Pays-Bas, le “Dutch Intelligence and Security Services Act” (Wet op de inlichtingen- en veiligheidsdiensten) autorise les services de renseignement à mener des activités de surveillance à distance pour protéger la sécurité nationale. Cela comprend la possibilité de surveiller les communications électroniques et les appareils.
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La Suède a adopté une législation appelée “Lex Orwell” qui donne aux agences de sécurité suédoises le pouvoir de surveiller les communications électroniques à distance, y compris les appareils mobiles, dans le cadre de la lutte contre la criminalité et le terrorisme. Ces pratiques sont soumises à des garanties et des contrôles stricts.
Il est important de noter que, bien que ces lois existent, leur mise en œuvre est souvent entourée de controverse. Les défenseurs des droits de l’homme et de la vie privée s’inquiètent de l’abus potentiel de ces pouvoirs par les gouvernements, et de l’impact que cela pourrait avoir sur la vie privée des individus.
De plus, il existe des préoccupations concernant la possibilité que ces technologies de surveillance soient utilisées à des fins non légales, telles que l’espionnage industriel ou le harcèlement.
Le spoofing téléphonique : une autre forme de fraude liée à la téléphonie
Parallèlement à la surveillance à distance, une autre menace pèse sur les utilisateurs de téléphones : le spoofing téléphonique. Cette technique permet aux fraudeurs d’usurper n’importe quel numéro de téléphone lors d’un appel, faisant apparaître sur l’écran du destinataire un numéro de confiance (banque, administration, ou même le numéro d’un particulier).
En 2025, près de 18 000 signalements d’usurpation de numéros ont été recensés en France. Face à cette menace croissante, l’Arcep a adopté de nouvelles mesures qui entreront en vigueur le 1er janvier 2026 : les opérateurs devront automatiquement afficher « numéro masqué » pour les appels émis depuis l’étranger avec un numéro français non authentifié.
Cette évolution réglementaire constitue une avancée dans la lutte contre les arnaques téléphoniques. Pour en savoir plus sur cette technique et les mesures de protection, consultez notre article dédié au spoofing téléphonique et aux nouvelles règles Arcep 2026.
Petit mot de la fin
La loi française qui autorise l’activation à distance des caméras et des micros des téléphones soulève des questions importantes sur la vie privée et la sécurité. Bien que cette loi soit entourée de “garanties importantes”, comme l’a souligné le ministre, elle ouvre la porte à des préoccupations en matière de surveillance de masse et de respect de la vie privée. En comprenant comment fonctionne techniquement cette forme de surveillance, vous pouvez mieux comprendre les implications de cette loi.
Sources et références 7 sources
Législation française
Pegasus et NSO Group
Surveillance étatique internationale
Téléphones sécurisés
Notions de l'article
- Logiciel espion
- Programme dont l'objectif est de collecter des informations sur un appareil et sur l'usage qui en est fait, puis de les transmettre à un tiers, à l'insu de son propriétaire. Le stalkerware est un logiciel espion utilisé pour surveiller un proche, notamment un conjoint.
- Cheval de Troie
- Programme qui donne l'impression d'avoir une fonction utile, mais qui possède par ailleurs une fonction cachée et potentiellement malveillante, comme l'espionnage de l'utilisateur ou le vol de ses données. C'est la victime elle-même qui l'installe, en le croyant légitime.
- Porte dérobée
- Accès dissimulé, logiciel ou matériel, qui permet de se connecter de façon furtive à une machine distante. Elle peut être introduite par du code malveillant, comme elle peut résulter d'une mise en œuvre incorrecte d'un protocole.
- Vulnérabilité zero-day
- Vulnérabilité qui n'a fait l'objet d'aucune publication ou n'a reçu aucun correctif au moment où elle est exploitée. Les utilisateurs ne disposent donc pas encore d'une mise à jour pour s'en protéger. L'exploit zero-day désigne le code qui s'en sert pour attaquer un système.
- Ingénierie sociale
- Manipulation visant à obtenir un bien ou une information en exploitant la confiance, l'ignorance ou la crédulité de personnes plutôt qu'une faille technique. Hameçonnage, faux conseillers bancaires et faux supports techniques en sont des formes courantes.
- Pegasus
- Logiciel espion développé par la société israélienne NSO Group et vendu à des gouvernements, capable d'accéder aux messages, aux courriels, aux appels, à la caméra et au micro d'un téléphone infecté. Certaines attaques n'exigent aucune action de la victime (zéro clic). Le Projet Pegasus a révélé en juillet 2021 une liste de plus de 50 000 numéros de cibles potentielles.
- Chiffrement de bout en bout
- Chiffrement dans lequel seuls l'expéditeur et le destinataire détiennent les clés nécessaires pour lire un message ou un fichier. Le fournisseur du service ne voit passer que des données chiffrées et ne peut pas les remettre en clair, y compris à la demande d'une autorité.
- CALEA
- Loi américaine de 1994 (Communications Assistance for Law Enforcement Act) qui impose aux opérateurs de télécommunications et aux fabricants d'équipements de concevoir leurs réseaux de façon à pouvoir être interceptés. Elle crée une capacité technique, non l'autorisation de surveiller, qui doit résulter d'une ordonnance ou d'une autre base légale.
- VoIP
- Voix sur IP (Voice over Internet Protocol) : technologie qui achemine des communications téléphoniques sous forme de données sur des réseaux IP, privés ou publics, à la place des liaisons téléphoniques traditionnelles. Aussi appelée téléphonie sur IP (ToIP), elle rapproche réseaux de données et de téléphonie, avec les risques de l'un et de l'autre.
- PRISM
- Programme de renseignement de la NSA, révélé en juin 2013 grâce aux documents d'Edward Snowden, par lequel le gouvernement américain obtient, au titre de la section 702 du FISA, les communications liées à des cibles étrangères auprès de fournisseurs de services américains tenus de les lui remettre.
Aussi dans cet article Spoofing téléphonique, Arcep
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